Association
des Bibliothécaires
de France
JEAN-CLAUDE GARRETA (1932-2025)
Ancien président de l’ABF1 et de bien d’autres causes
Complément en ligne à l’hommage paru dans le n°105 de Bibliothèque(s), décembre 2025.
Texte complet des témoignages parus dans la revue sous forme d’extraits.
Il n’est pas de professionnel de quelque expérience qui n’ait en mémoire la silhouette de Jean-Claude Garreta, à la courtoisie chaleureuse, à l’élégance défiant toutes les modes, au geste théâtral assumé, au timbre vocal puissant, sillonnant Paris ou Dijon sur son légendaire vélo, sans oublier ses gants blancs. Ces derniers lui étaient indispensables, car Jean-Claude Garreta était un touche-à-tout, toujours en quête des multiples ouvrages qu’il craignait de voir disparaître du fait de l’inconséquence contemporaine. Chartiste érudit (promotion 1957 de l’ENC), il s’intéressait à tellement de choses qu’il en a un peu oublié de coucher sur le papier tout ce qu’il savait ; les responsabilités administratives et associatives qu’il a assurées l’expliquent aussi largement. Après deux postes en bibliothèque municipale (Colmar 1957-1960, puis Dijon, 1960-1975) , il prit la direction de la Bibliothèque universitaire de Dijon (1975-1982), avant d’être nommé à la tête de la Bibliothèque de l’Arsenal2 (1982-1997). Figure achronique et originale de la
profession dont il se faisait une haute idée, sans angélisme toutefois, il était bienveillant par nature, mais fort d’une bonne capacité d’indignation. Il termina sa carrière dans le corps des conservateurs généraux des bibliothèques. Entre autres activités, il présida l’Association des bibliothécaires français de 1982 à 1985 au moment où se mettaient en place les lois de décentralisation de l’ère mitterrandienne. Beaucoup se souviennent de sa présidence du congrès d’Avignon, en 1985, qui se tenait dans la salle du Conclave du Palais des papes où lui, le protestant aussi discret que convaincu enjoignait aux participants de parler haut et clair comme les cardinaux de la curie médiévale. Fidèle à ses années dijonnaises, il conserva son domicile dans la capitale bourguignonne. Il s’y est éteint le 26 août 2025, à l’âge de 92 ans. Nous lui rendons hommage, en ayant une pensée émue pour son épouse et sa fille.
Albert Poirot, ancien directeur de la bibliothèque municipale de Dijon, ancien administrateur de la bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
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Jean-Claude avait toujours l’air content de vous rencontrer, par exemple si on le croisait sur sa bicyclette, de laquelle il faisait un grand signe de bonjour : c’était un des plaisirs de la journée. J’aimais aussi particulièrement le voir surgir quand j’étais de permanence le soir dans les espaces publics de la Bpi, dans l’ambiance studieuse et un peu glauque de ces débuts de nuits. Il venait discuter et me tenait compagnie, quittant la maison avec les derniers lecteurs. Je l’ai revu une dernière fois il y a quelques années, toujours aussi alerte et disert,il était dans ma voiture et nous sortions des obsèques d’un autre chartiste, Pierre Casselle.
Sophie Danis, ancienne directrice adjointe de la Bibliothèque publique d’information
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Un jeune lecteur prometteur !
Jean Claude Garreta fut lecteur à la bibliothèque l’Heure Joyeuse dès 1941. Après-guerre avec des camarades du lycée Henri IV, il participa au prêt, aux activités et à la réalisation d’expositions comme sur les trains, bateaux, avions et réalisa un gigantesque arbre généalogique des Mérovingiens, ce qui amena les bibliothécaires à lui prédire un avenir d’archiviste ! Il permit qu’un hommage soit rendu à la bibliothèque de l’Arsenal aux pionnières de l’Heure Joyeuse3, Claire Huchet, Marguerite Gruny et Mathilde Leriche en 1993 et rédigea un beau témoignage pour L’Heure Joyeuse 70 ans de jeunesse, 1924-1994, Agence culturelle de Paris, 1994 .
Viviane Ezratty, ancienne directrice de la bibliothèque de l’Heure Joyeuse
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Je me souviens de la silhouette de Jean-Claude Garreta, ses gants blancs, ses pinces à vélo…
Je me souviens de ses cours de bibliographie
Je me souviens de son bureau, de son sens très personnel du rangement
Je me souviens des cartons à bananes dans lesquels il stockait les vieux papiers sauvés de la benne à ordure, empilés dans les couloirs de la BM de Dijon.
Chantal Ferreux ancienne présidence du groupe Bourgogne de l’ABF
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Ma première rencontre avec Jean-Claude Garreta date de mon année de CAFB4, à Massy. Il enseignait alors l’histoire du livre. J’ai encore cette image de lui, dressé comme un I derrière son pupitre, habillé dans un de ses costumes trois pièces impeccables un peu désuets, le fil du micro drapé sur un de ses bras comme le pan d’une toge. Il était passionné et sa voix portait loin, c’est un fait. Il avait pour habitude d’émailler son discours de citations latines qu’il ne traduisait pas, car nous étions, j’imagine, tous censés parler et écrire le latin couramment en tant que futurs bibliothécaires. Pour moi, ce côté théâtral très spécifique avait rendu ses cours mémorables.
Quelques dix ans plus tard, alors en poste à Médiadix, je me suis retrouvée à ses côtés pour organiser les jurys du CAFB patrimoine à la Bibliothèque de l’Arsenal. J’ai alors découvert un homme plein d’humour et d’abord assez facile malgré l’image que j’avais conservée de lui. Notre vision du métier était très différente mais nous nous respections l’un l’autre et avons collaboré avec un vrai plaisir. J’en garde le souvenir d’un homme très attachant et plein de richesses.
Françoise Hecquard, consultante et ancienne directrice de bibliothèques
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Je l'ai eu comme prof au CAFB option patrimoine à Dijon... passionné et passionnant, je le revois avec ses manchettes ! (120 signes esp. Compris).
Marie-Christine Pascal, ancienne directrice de bibliothèques
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J'ai croisé à plusieurs reprises Jean-Claude Garreta, surtout dans les premières années de ma carrière, principalement dans le cadre des congrès de l'ABF. J'ai eu un contact un peu plus approfondi avec lui à Strasbourg en 1980, me trouvant – un peu par hasard assis à côté de lui dans le car qui nous emmenait visiter quelques hauts lieux en Alsace, dans le cadre des excursions de fin de congrès. Nous avions parlé musique, Bach et orgue, et j'avais été frappé par sa grande culture et son érudition dans ce domaine.
Il avait sauvé les archives photographiques de France-Soir (400 000 clichés) voués à la poubelle en 1971. Alors qu'il passait, un bon matin, en vélo, devant le siège des NMPP5 rue Réaumur, il avisa, sur le trottoir, une énorme benne remplie de photos ... Aussitôt, faisant part de sa trouvaille, il appela son ami Jean Dérens, le directeur de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, lequel dépêcha sur le champ une camionnette pour récupérer le précieux chargement... Ce sauvetage rocambolesque était conforme au personnage !
Gilles Pierret, ancien directeur de la médiathèque musicale de Paris
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Je me souviens d’une joyeuse, humoristique et très pointue visite en compagnie de M. Garreta, de la Bibliothèque de l'Arsenal, de ses salles prestigieuses aux combles emplis de trésors & d'antiquite poussière. C'était en août 1990, un mois avant de suivre les cours de l'ABF en l'Hôtel de Sens. Autre souvenir marquant, son arrivée à bicyclette devant la Bibliothèque des Amis de l’Instruction du IIIe arrondissement6, rue de Turenne. M. Garreta était un sociétaire actif du lieu, participant aux soirées de lecture, aux assemblées générales annuelles et aidant l'équipe bénévole avec ses conseils avisés, avec sa bonne humeur, son humour et sa voix de stentor. İl chantait très bien également.
Pierre Thuilier-Vidal dit Foulbazar
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J'avais 23 ans quand j'ai passé l'épreuve orale du CAFB (le dernier cru !) option patrimoine, à la bibliothèque de l'Arsenal. Après un temps de recherche digne d'un escape game, je me rappelle de ce monsieur très élégant qui a écouté mon exposé, flegmatique, avant de me dire avec un petit sourire que j'avais atteint la bonne réponse en prenant des voies plus compliquées que nécessaires. J'avoue qu'il m'a impressionnée bien plus que lors de toutes les épreuves que j'ai pu passer auparavant !
Anne Verneuil, ancienne présidente de l’ABF
Notes
1 Sur la présidence de l’Association des bibliothécaires français, comme elle s’appela jusqu’en 2006, lire « Ce sont les militants qui font vivre l’ABF », Jean-Claude Garreta, Bibliothèque(s) n°2, avril 2002.
2 Bibliothèque de l’Arsenal : située dans le 2e arrondissement de Paris et rattachée aujourd’hui à la BnF, elle renferme une riche collection ancienne et moderne de manuscrits, livres et documents graphiques.
3 Bibliothèque de l’Heure joyeuse : Située à Paris et fondée en 1924, c’est première bibliothèque municipale de France créée spécialement pour la jeunesse
4 CAFB : Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire. Créé en 1950, il joua un rôle important dans la formation professionnelle avant de disparaître au début des années 1990 en raison du nouveau paysage statutaire.
5 NMPP : Nouvelles messageries de la presse parisienne. De 1947 à 2010, elle fut la principale société commerciale de messagerie de presse chargée de distribuer des imprimés à travers un réseau de points de vente en France.
6 Bibliothèque des amis de l’Instruction du IIIe arrondissement : Fondée en 1861 par des ouvriers et des artisans du quartier, cette bibliothèque populaire représentative de son époque est préservée grâce à une équipe de bénévoles.